Haïti Statut de réfugié opinions politiques imputées

 

COUR NATIONALE DU DROIT D’ASILE 

N° 26032134 



3 novembre 2026 


(3ème Section, 4ème Chambre)



“...Sur la demande d’asile :  

1. Aux termes des stipulations de l’article 1er, A, 2 de la convention de Genève du 28  juillet 1951 et du protocole signé à New York le 31 janvier 1967, doit être considérée comme  réfugiée toute personne qui « craignant avec raison d'être persécutée du fait de sa race, de sa  religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe social ou de ses opinions  politiques, se trouve hors du pays dont elle a la nationalité et qui ne peut, ou, du fait de cette  crainte, ne veut se réclamer de la protection de ce pays ».  

2. Mme G, de nationalité haïtienne, née le 4 avril 1998, soutient qu’elle craint,  en cas de retour dans son pays d’origine, d’être exposée à des persécutions ou à une atteinte  grave du fait de membres de groupes armés haïtiens, en raison des opinions politiques imputées  résultant de son lien de parenté avec un avocat de renommée publique, sans qu’elle ne puisse  bénéficier d’une protection effective des autorités. En outre, elle soutient qu’elle se trouverait  dans une situation de vulnérabilité particulière et d’isolement en cas de retour dans son pays  d’origine. Enfin, elle serait exposée à la violence généralisée résultant de la situation de conflit  armé prévalant dans sa région d’origine. Elle fait valoir qu’elle est originaire de Delmas, dans  le département de l’Ouest. A partir de l’année 2019, son oncle paternel a fait l’objet de menaces  répétées de la part de groupes criminels après avoir défendu des figures de renommée publique  accusées de faits de corruption ou encore de détournement de mineurs. A partir de l’année 2020,  plusieurs membres de sa famille ont également été ciblés, puis ont quitté le pays. Au mois de  décembre 2020, elle a quitté son domicile après avoir été alertée des risques de ciblage  similaires qu’elle encourait. Au mois d’avril 2021, elle a fait l’objet d’une tentative d’extorsion,  et a également été menacée par voie téléphonique par des groupes criminels, à l’instar des  membres de sa famille. La même année, son père a quitté le pays pour s’installer aux Etats Unis. En 2022, sa mère a quitté Haïti pour les mêmes raisons. Craignant pour sa sécurité, elle a  quitté son pays en août 2022 par voie aérienne et est entrée en France le même mois. Après son  départ, ses sœurs ont également quitté le pays pour rejoindre les Etats-Unis et la République  dominicaine. Son oncle paternel a quitté Haïti au mois d’août 2023 pour se réfugier au  Nicaragua.

3. L’instruction, au vu notamment des déclarations de Mme G au cours de  l’audience qui s’est tenue à huis clos, permet de tenir pour établis les faits qu’elle présente  comme étant à l’origine de son départ d’Haïti et, pour fondées ses craintes en cas de retour dans  son pays d’origine. En effet, c’est de manière constante et cohérente qu’elle a évoqué son lien  de filiation avec M. Stanley G, avocat et ancien bâtonnier de Port au Prince, au demeurant  non contesté par l’Office. Elle a également su décrire de manière précise et circonstanciées les  précautions prises par son oncle paternel, chez lequel elle habitait en compagnie de l’ensemble  des membres de leur famille. A ce titre, elle a mis en avant le déploiement, par son oncle, d’une  équipe de sécurité privée veillant à leur sûreté tout au long de la journée et de la nuit et, les  limitations de leurs déplacements à l’extérieur. En dépit de ces dispositifs, elle est revenue de  manière spontanée sur les menaces de plus en plus virulentes qui ont touché son oncle et sa  famille à partir de 2020. Elle a ainsi fait état des nombreuses tentatives d’extorsion et  d’enlèvement à l’encontre de membres de sa famille, mais également des menaces reçues par  ces derniers. Mme G a situé l’accentuation de leurs craintes à compter de l’assassinat  du successeur de son oncle au poste de bâtonnier de Port-au-Prince, le 28 août 2020, corroboré  par un article du Bureau intégré des Nations Unies en Haïti du 30 août 2020 intitulé « Le Core  Group condamne l’assassinat du Bâtonnier de l’ordre des avocats de Port-au-Prince ». Le  rapport d’Human Rights Watch sur les évènements de 2020 à Haïti mentionne que cet assassinat  est intervenu quelques heures après qu’il a appelé à une réforme constitutionnelle lors d’un  entretien accordé à la radio. Son prédécesseur, Me G, dénonçait régulièrement un  « système judiciaire maladie », une société et des cours et tribunaux rongés par la corruption  résultant d’une promiscuité trop importante entre les justiciables et les magistrats comme en  témoigne un article d’Ayibopost du 9 février 2021 intitulé « Opinion, Aujourd’hui le feu,  demain une grave crise humanitaire : chronique d’un chaos annoncé ». L’intéressée a précisé  qu’à compter de cette date et en réaction à l’augmentation des menaces auxquelles son oncle et  les membres de sa famille ont été exposés, ses proches ont progressivement quitté le pays. A  cet égard, ses propos sont apparus spontanés et personnalisés s’agissant des menaces auxquelles  elle aurait été personnellement exposée, en particulier sur les circonstances dans lesquelles elle  a été informée d’un projet d’enlèvement la concernant. Dans ce contexte, elle raconte avoir été  contrainte de déménager chez son compagnon, à proximité de l’Université afin de finaliser ses  études supérieures, en dépit des risques pesant sur elle. Ses conditions de vie suivant son  déménagement et précédant son départ du pays ont pu être éclaircis au cours de l’audience, l’intéressée précisant qu’elle se rendait à l’Université que dans de très rares occasions et qu’elle  limitait l’ensemble de ses déplacements. Elle a, néanmoins, fait état, en des termes  vraisemblables, d’une nouvelle tentative d’extorsion de fonds en 2021 et de la poursuite de  menaces téléphoniques. Ainsi, Mme G a précisé avoir quitté son pays au regard des  risques auxquels elle était exposée en raison des opinions politiques qui lui étaient imputées,  liées aux fonctions occupées par son oncle paternel, de la persistance des menaces dont elle  faisait l’objet du fait des groupes armés et de la situation sécuritaire prévalant à Haïti.  L’ensemble des membres de sa famille ayant quitté Haïti, y compris son oncle paternel qui a rejoint le Nicaragua où il poursuit ses activités, elle se trouverait, en cas de retour en Haïti, seule  représentante de son oncle et, serait ainsi exposée à des persécutions pour ce motif. Un article  de L’actualité du 2 octobre 2026 « Haïti est confronté à une recrudescence des enlèvements à  l’approche des élections » fait notamment référence au ciblage, par les gangs, de personnalités  de premier plan et de l’organisation d’enlèvement de masse à l’approche des élections  présidentielles, telles que l’enlèvement d’un avocat de renom. Il est également fait état du faible  signalement d’enlèvements de leurs proches par les Haïtiens, en raison de leur crainte de  représailles. Or, des rapports internationaux d’Human Rights Watch et d’Amnesty International sur les évènements à Haïti en 2025 font état de la sérieuse dégradation du fonctionnement du  système judiciaire et une impunité face aux atteintes aux droits humains. Ainsi, il résulte de ce qui précède que Mme G craint donc avec raison, au sens des stipulations précitées de  la convention de Genève, d'être persécutée en cas de retour dans son pays, par des membres de  gangs, en raison des opinions politiques qui lui sont imputées. Dès lors, elle est fondée à se  prévaloir de la qualité de réfugiée…”. 


Denis Seguin

Avocat

Spécialiste en droit des étrangers

Docteur en droit

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